Luís Iglesias Roldan, passeur d'intégration

Flamenco, paëlla, mais pas que... À la Colonie espagnole de Béziers, Luís Iglesias impulse depuis 26 ans une dynamique d'ouverture aux autres cultures. Tout en défendant son indépendance, cet ex-métallo crée des liens enrichissants bien au-delà de la communauté espagnole. Encontra.

Luis Iglesias Roldan

À en croire un quotidien parisien, c'est ici qu'on déguste la meilleure paëlla de toute la Feria. Dans cette ruelle du centre de Béziers, la « Colonie espagnole » occupe tout l'immeuble. De la salle de spectacle à la salle de classe, en passant par le bar-salle de conférence ou la bibliothèque, l'âme de Luís Iglesias, le président de l'association, se retrouve dans toutes les facettes de cette association hyper-active. 

La Colonie espagnole compte 400 adhérents - grâce à la volonté de Luís d'abolir la cooptation - et plus d'un siècle de mémoire, depuis sa fondation en 1889, auquel son président rend hommage dans un ouvrage éponyme. L'achat collectif de l'immeuble en 1941 a donné son indépendance à la Colonie. Luís la revendique désormais en ouvrant ses portes jaunes et rouges, notamment à ceux qui ne sont pas ou plus reçus ailleurs, comme à toutes les institutions. Et ce « sans obédience politique : nous sommes la soupape de sécurité de la démocratie ». Sur son impulsion, la Colonie espagnole accueille par exemple une association franco-algérienne pour la journée de la femme, du théâtre solidaire sur la pauvreté et un débat sur la gouvernance. « Si le contact est bon, nous sommes prêts à relever le défi ! », s'enthousiasme Luís.

Je suis venu en France pour la liberté, là où on a le droit de penser, de parler et d'agir.

Défenseur d'une culture ouverte

La Colonie revendique aussi la culture française en projetant ici un film sur Colette, là, en organisant des cafés philo ou les rencontres franco-espagnoles annuelles. Soutenue par un projet européen de dialogue interculturel, la Colonie espagnole raconte aux jeunes d'aujourd'hui l'histoire d'une intégration réussie, avec notamment l'exposition Passeurs d'intégration à Beaubourg à Paris. Sans compter l'édition en deux langues d'une BD sur l'identité, L'ange de la retirada, qui se déroule avec des personnages de la Colonie espagnole de Béziers.

Bien sûr, Luìs est attaché à l'Espagne. Au rez-de-chaussée, il regarde avec tendresse le cours de sévillanes. Au premier étage, au-dessus des blasons des 17 régions de son pays natal, il admire les immenses fresques de Don Quichotte. Au second, il conserve les dictionnaires et journaux espagnols datant de plus d'un siècle comme des joyaux. Et égraine volontiers des mots d'outre-Pyrénées dans ses phrases.

« Les Espagnols ont mis 31 ans avant d'avoir le droit d'être soignés dans les hôpitaux ! »

Mais ça ne l'empêche pas de « tout partager avec les Français » et de se sentir « solidaire avec les autres communautés qui arrivent, comme les réfugiés de Calais et de Syrie. Les Espagnols, venus pour travailler dans les vignes fin XIXème, ont mis 31 ans avant d'avoir le droit d'être soignés dans les hôpitaux publics : au départ, la Colonie espagnole leur servait de mutuelle ! À Agde, en 1945, il y avait un camp de réfugiés espagnols. Les vendangeurs qui arrivaient par wagons dans les années 60 étaient exploités, dans des conditions indécentes… Pour nous, c'est terminé, mais pour les autres, ça continue ! Et oui, nous avons envie de conserver notre langue, de défendre notre culture et nos racines. Comme les autres populations immigrées en France, et comme les deux millions de Français expatriés à l'étranger. Mais cela n'est pas du tout contradictoire avec le fait de vivre en fraternité ! »

D'une famille de Républicains de Madrid, tout juste marié, Luís décide de quitter l'Espagne pour la France. De quitter la dictature franquiste pour vivre « là où on a le droit de penser, de parler et d'agir librement ». Pour passer la police, Luìs prend le train avec un passeport d'entrepreneur, sous couvert de voyage de noces. Il arrive à Pézenas, avant de, plus tard, passer par Montagnac, puis rejoindre Béziers avec ses quatre enfants.

Responsable d'un atelier de métallurgie, il retrouve immédiatement du travail et un club de foot. « On me parlait en “patois“ alors que je ne parlais déjà pas un mot de français, sourit-il. Et j'ai fini par apprécier les chansons de Brassens, Jean Ferrat, Léo Ferré, alors qu'au départ, pour un Espagnol, chanter, c'était avoir la voix imposante de Luís Mariano ! ».

Luís s’intègre facilement, il apprend à dialoguer avec les ingénieurs et les notables… Ce qui lui vaut d'être appelé à la Colonie espagnole et de la transformer en véritable lieu de culture ouverte. Et aujourd'hui, de pouvoir arborer les dédicaces de ministres, d'artistes et de présidents, tout comme la Légion d'Honneur espagnole. La reconnaissance de son engagement sans faille pour la fraternité.

L'info en plus

Ateliers hebdomadaires : sévillanes, couture, gym douce, peinture, tango, informatique, espagnol, et permanence sociale et administrative.
Le week-end : lotos, bals, tapas et sévillanes…
1 rue vieille de la Citadelle (près de la Mairie) à Béziers.
Tél : 04 67 49 13 03 / 06 16 38 10 95 / 06 24 51 51 67